L’agroécologie à l’épreuve du réel

Grandes cultures / Sur le terrain, agriculteurs et instituts de recherche testent depuis deux décennies la réduction, voire la suppression des produits phytosanitaires, tentent de cultiver sans labour, voire sans travail du sol. Les résultats de ces essais démontrent l’inanité de toute approche dogmatique, face à la complexité du fonctionnement du sol, des populations adventices, des ravageurs, combinés à l’aléa climatique.

L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et la Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt coorganisaient le 4 février dernier au lycée Granvelle une journée technique sur le thème de l’agroécologie. Au menu, résultats de projets de recherche, mais aussi des témoignages et des échanges autour de la transition agroécologique à bas niveau de produits phytos, notamment d’herbicides, ainsi que la réduction du travail du sol en grandes cultures. Damien Derrouch, qui réalise actuellement une thèse au sein de l’Inrae sur l’impact du semis direct sous couvert sur la gestion et la flore adventice, a présenté les premiers résultats de ces travaux. Ceux-ci s’appuient sur une enquête conduite auprès de 425 agriculteurs pratiquant le semis direct sous couvert, et sur des relevés floristiques au cours de deux campagnes culturales successives, dans 176 parcelles appartenant à 61 agriculteurs de Bourgogne Franche-Comté.

Contrôler les adventices sans recourir au travail du sol
« Je me suis intéressé pour ce travail de recherche à l’agriculture de conservation selon la définition de Reicovsky, c’est-à-dire un système agricole basé sur l’application continue et simultanée de trois principes : l’absence de travail du sol, la maximisation de la couverture du sol et la rotation la plus diversifiée possible. Cette forme d’agriculture présente un véritable intérêt agroécologique notamment grâce à la continuité spatio-temporelle du couvert, qui crée situation la plus favorable possible pour l’activité biologique du sol, la biodiversité, etc… Mais cette remise en cause du travail du sol qui va jusqu’à sa suppression totale prive les agriculteurs d’un important levier pour limiter les populations d’adventices. Je me suis donc intéressé aux stratégies qu’ils mettent en œuvre pour contrôler ces adventices, et aux évolutions de leurs pratiques au fil des années : avant l’adoption du semis direct sous couvert (SDSC), au cours de leurs premières années en SDSC, puis une fois leur système « maîtrisé ». » Si la question de la gestion chimique – avec la remise en cause de l’usage du glyphosate – est évidemment posée, l’enquête révèle surtout un large éventail de leviers de gestion mis en œuvre par les agriculteurs : faux semis, compétition par ajout d’espèces (couverts en interculture et/ou plantes compagnes), densité de semis et écartement inter-rang, alternance des périodes de semis, rotation, gestion spacialisée (traitement différencié des ronds d’adventices et des bordures…)
« Les principaux leviers mobilisés sont les couverts végétaux (82% des enquêtés) et les cultures associées ou plantes compagnes (42%). Quand on regarde spécifiquement le levier ‘’désherbage pendant l’interculture’’, on voit que lors des premières années en SDSC le pourcentage d’utilisation double quasiment, pour atteindre 86% des agriculteurs enquêtés, puis qu’une fois que le système est maîtrisé, ce pourcentage redescend à 63. » 

Une maîtrise qui s’acquiert avec l’expérience
L’enquête met aussi en évidence une dynamique dans la combinaison des leviers : « la plupart des agriculteurs ont changé de catégorie au fil de leurs années de pratique du SDSC, par exemple ceux qui combinaient au départ travail du sol et compétitivité des cultures sont partis plutôt vers une sécurisation du système via le désherbage en interculture. Chaque trajectoire est unique, marquée par l’influence du réseau, des voisins… et de nombreuses combinaisons sont possibles. Reste que pour atteindre la maîtrise, au dire des agriculteurs, 6 ou 7 années de pratique du SDSC sont nécessaires ! »
Le travail de thèse de Damien Derrouch s’est aussi attaché à qualifier les évolutions de flores adventices dans les parcelles cultivées en SDSC. « On s’attend naturellement à une régression des espèces à cycle annuel – dont la germination est dépendante du travail du sol – au profit des pluriannuelles et des vivaces. Dans les faits, les taxons les plus cités comme problématiques sont les annuelles automnales-hivernales et pluriannuelles. On remarque fréquemment l’apparition de nouvelles espèces, telles que la vulpie queue de rat et la grande berce. Bien que les problèmes malherbologiques diminuent pour la majorité des taxons, certains problèmes restent importants. » La perturbation du sol liée au semis (semoir à dents ou à disques) reste en effet favorable à certaines plantes : les espèces à périodes de levées étalées dans le temps, celles avec une bonne capacité à germer à la surface du sol et celles dispersées par le vent.

Se passer de désherbants ?
Les principaux enseignements des travaux de recherches conduits par l’unité agroécologie et environnement de l’Isara-Lyon depuis plus de 15 ans sur le thème de l’agriculture de conservation en bio – c’est-à-dire sans recours aux molécules herbicides – ont été présentés par Laura Vincent Caboud, actuellement en doctorat, et Joséphine Peigné, enseignante-chercheur. Sur le dispositif expérimental de Thil, quatre techniques de travail du sol en agriculture biologique ont été testée en parallèle – labour traditionnel, labour agronomique, travail du sol réduit et travail du sol très superficiel -, en suivant l’évolution de la fertilité des sols, à travers la mesure de la biomasse microbienne, le comptage des vers de terre, la qualification de la structure du sol (méthode du profil cultural), mais également la flore adventices, et bien entendu les rendements (rotation blé, maïs, soja). Notons ici qu’il s’agit d’un sol particulier, sablo-limoneux (58% de sables, 27% de limons et 15% d’argiles) issu de dépôt d’alluvions et très perméable. « Il y a quelques années, j’aurais pu vous dire « ça marche » : en réduisant le travail du sol, l’activité biologique permise par la présence d’un couvert permanent permet de restaurer la structure du sol dégradée par les tassements… » reconnaît Joséphine Peigné. Mais il a suffi de deux années climatiques compliquées pour remettre en cause ces résultats, avec des sols qui se sont refermés et dont la faible teneur en argile ne permettra pas un retour à un état structural satisfaisant sans travail du sol profond. Le travail très superficiel est une pratique prometteuse pour l’état organique et la biologie des sols, mais risquée en agriculture biologique. Le labour agronomique constitue un bon compromis au labour traditionnel.

Couverts roulés prometteurs
« Le principe du semis direct sous couvert végétal, comme une alternative innovante à l’utilisation du glyphosate, repose sur le semis d’une culture, sans travailler le sol, sous un couvert végétal. Par exemple, dans le cas d’une culture de printemps, un couvert végétal semé début automne va se développer jusqu’au printemps suivant où il sera détruit par roulage. La culture sera ensuite semée directement sous ce couvert végétal roulé. », expose Laura Vincent-Caboud, qui consacre sa thèse de doctorat à ce sujet. 14 essais ont ainsi été construits et expérimentés avec et chez les agriculteurs locaux. Différentes rencontres ont été organisées (visites d’essais, ateliers de conception, etc.) réunissant une diversité d’acteurs (agriculteurs, techniciens, conseillers, chercheurs, machinistes, etc.)
Les couverts roulés apparaissent prometteurs, à certaines conditions « le bon développement du couvert est facteur de réussite : ainsi un couvert à 8 T de MS/ha au moment du roulage permet de maîtriser les adventices. Il nécessite un semis précoce, avant le 15 octobre, avec une densité suffisante (200 kg/ha) et des conditions pédoclimatiques favorable ainsi que de l’azote disponible. A 5 T/ha au moment du roulage, on a une énorme différence au niveau des adventices, évaluées à 3,5 tMS/ha – c’est comme une coupe de fourrage – contre 0,15 tMS/ha quand on était à 8t. Du coup le rendement du soja qui suit décroche de 32 à 16 qx/ha. Le seigle dans le couvert est un bon levier pour diminuer la biomasse des adventices, et donne de meilleurs résultats que le triticale, ce qui se traduit aussi en termes de rendement du soja. Enfin, la qualité du roulage est aussi un facteur important. Il faut tenir compte du stade végétatif des graminées (moins de relevées lorsque le couvert est haut, à bien plus d’un mètre) et c’est un des atouts du seigle. Il faut un rouleau utiliser cranteur lourd (1,4 tonnes), idéalement perpendiculairement au sens du semis du couvert pour optimiser la couverture du sol et l’effet barrière physique attendu vis-à-vis du développement des adventices. » Nous reviendrons dans le prochain numéro sur les témoignages des agriculteurs franc-comtois participants. n

Alexandre Coronel

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