La polyculture-élevage durement impactée

Sécheresse 2020 / A l’invitation de la Chambre d’agriculture, de la FDSEA et des JA de Haute-Saône, la Préfète du département a pu prendre la mesure des conséquences de cette nouvelle sécheresse en visitant trois exploitations : déficit fourrager, potentiels et qualités des maïs ensilages entamés par le stress hydrique…

“Même si le département n’a pas le pouvoir de faire pleuvoir… il était important pour moi de venir à votre contact pour évaluer la situation”, lance Fabienne Balussou, préfète de Haute-Saône, dans le bâtiment d’élevage de l’Earl Charolike, à Chassey-les-Scey. Le 14 août dernier, les représentants professionnels de l’agriculture haut-saônoise avaient en effet pris l’initiative d’inviter la représentante de l’Etat à venir constater sur le terrain les conséquences d’une nouvelle sécheresse estivale. « Il y a des conséquences à court terme, explicite Emmanuel Aebischer, le président de la FDSEA, telles que le déficit fourrager qui oblige les éleveurs à puiser dans leurs stocks et à des achats pour alimenter leur troupeau, mais il y a aussi des conséquences à plus long terme. La décapitalisation du cheptel pour faire face à la pénurie de fourrages entraîne un afflux d’animaux à abattre, sans débouchés en face. On parle de 6 000 bovins dans le grand Est qui ne trouvent pas preneur ! Certaines catégories d’animaux, tels que les taurillons, ne peuvent pas être différés indéfiniment car en prenant de l’âge, ils perdent de la valeur. Après la baisse de la consommation liée au covid, l’élevage n’avait pas besoin de cette sécheresse. Nous sommes en attente de mesures d’aides de l’Etat : ça doit peut-être passer par du stockage privé ? »

Une crise à tiroirs
Côté grandes cultures, la sécheresse complique aussi les assolements, comme l’a détaillé Christophe Ruffoni, 1er  vice-président de la Chambre d’agriculture : « les cultures de printemps, qui sont un des leviers de nos exploitations pour répondre aux exigences de réduction des produits phytosanitaires, sont de plus en plus souvent compromises par ces sécheresses successives. » De fait, selon les secteurs, il a manqué cette année de 75 à 151 mm de précipitations par rapport à une année normale depuis janvier, ce qui représente 15 à 27 % des quantités d’eau habituelles… à une période qui coïncide avec celle des plus forts besoins de croissance des plantes, et le tout accompagné de températures en hausse (1 à 1,4 °C de plus). La survenue d’aléas climatique extrêmes et l’empilement de contraintes réglementaires qui confinent parfois à l’absurde – comme les dates limites de semis de certaines “surfaces d’intérêt écologique” – placent les agriculteurs dans une situation de plus en plus inconfortable, comme l’a souligné Thierry Chalmin, le président de la CA70 : « ce n’est pas un produit de traitement, mais deux, puis trois qui disparaissent, et on se retrouve dans une impasse technique, au point de remettre en cause telle ou telle culture. » Chacun pense notamment au colza, culture jusqu’à présent la plus rentable des rotations pratiquées en polyculture-élevage, grâce à sa robustesse vis-à-vis des aléas climatiques, mais dont le contrôle des ravageurs devient de plus en plus compliqué…

Pas de regain depuis trois ans
Chez Julien Bigand, éleveur de vaches allaitantes en agriculture biologique, les conséquences du déficit fourrager printanier et estival ont été estimées à 23 000 €, une somme qui prend en compte le manque de foin (-17 %), de regain (-38 %), d’ensilage d’herbe (-25 %), mais aussi la paille achetée (50 t), le méteil distribué (10 t)… « J’ai déjà commencé à adapter mon système à ces étés secs, assure l’éleveur, en implantant de la luzerne par exemple, qui résiste mieux et reste verte. J’ai aussi semé du mélange luzerne-dactyle et du sorgho. Ça ne révolutionne pas tout, ces plantes souffrent aussi du sec et ne poussent pas sans eau. On se retrouve à récolter une ou deux bottes par hectare… c’est du jamais vu ! Depuis trois ans, on ne fait plus de regains. » En arrière-plan, c’est aussi le dossier de la transmission des exploitations qui est impacté. « Les projets d’installations, déjà complexes en temps normal, sont rendus encore plus difficile par les incertitudes climatiques et des bilans fourragers impossibles à équilibrer », souligne Justine Grangeot, la présidente des JA. Au-delà des mesures d’aide ponctuelles pour surmonter les difficultés, Julien Bigand, dont une partie des terres est en bordure de Saône, pointe aussi du doigt la nécessité de pouvoir stocker les précipitations hivernales pour sécuriser son système. « J’ai 40 ha de terres inondées… ça appelle à une réflexion sur le stockage de l’eau ! » Thierry Chalmin souligne « nos voisins espagnols stockent 20 % des eaux de pluie, en France c’est à peine 1,7 % ! » Or l’édification d’ouvrage de stockage de l’eau, tels que les retenues collinaires ou les barrages, collectifs ou individuels, se heurte à l’hostilité d’une partie de l’opinion publique et à la complexité administrative de l’instruction des dossiers. « Il y a 25 ans nous avions le projet, à la coopérative Interval, d’une retenue sur la Saône pour pouvoir irriguer des cultures à forte valeur ajoutée (maïs semence, légumes…) : c’est très compliqué… ça n’a jamais abouti ! » appuie Philippe Guichard, directeur de la coopérative.

Quid des retenues collinaires ?
« La question du stockage de l’eau est un sujet qui revient, a bien noté la préfète : comme pour les forages, on butte sur la question du conflit d’usage… » Avec en ligne de mire, l’horizon pas si lointain où il faudra choisir entre l’abreuvement du bétail – par exemple – et l’alimentation d’un village en eau potable. « La crainte, c’est la rupture de l’alimentation en eau : on ne manquera pas de chercher un bouc émissaire… s’inquiète Emmanuel Aebischer : une vache laitière, en période chaude, ça boit 150 litres d’eau par jour. »
En se rendant au Gaec Monnot, à Soing, les agriculteurs ont fait une halte dans un champ où une culture intermédiaire a été semée, après la récolte d’une céréale, au titre des surfaces d’intérêt écologique… pour faire constater à la préfète, de visu, que rien n’avait levé, faute de pluies (lire encadré). Ludovic Hubert a exposé à la préfète le piètre état des populations de maïs destinées à l’ensilage, avec leurs épis partiellement vides : le stress hydrique est en effet survenu au moment de la fécondation des épis, ce qui a compromis la viabilité du pollen. « Ces ensilages auront une moins bonne valeur alimentaire, ils apporteront moins d’énergie et il faudra compenser par des céréales », a souligné l’exploitant. Pour autant, comme l’a précisé Christophe Ruffoni, les éleveurs n’ont pas d’alternative au maïs : « ça reste la plante la plus productive, la mieux à même de remplir les silos, même quand elle souffre de la sécheresse : regardez dans quel état sont les prairies autour, il n’y a rien à récolter ! »

Une saison de pâturage réduite de moitié
Même constat de désolation au Gaec Richeton, à Chauvirey-le-Châtel, touché dramatiquement par la troisième sécheresse consécutive. Dans cette ferme laitière, en système pâturant, seuls les achats de fourrage à l’extérieur permettent de nourrir le troupeau, ce qui entraîne des pertes économiques de plus en plus importantes : 22 k€ en 2019, 42 k€ prévus pour 2020. « Je pensais qu’avec le reliquat de nos achats de fourrage de l’an dernier on était dans une situation confortable, mais avec cette nouvelle sécheresse c’est pire. » L’occasion aussi pour la Préfète de prendre note de quelques dysfonctionnements dans le système de classement des parcelles de l’exploitation, avec des difficultés pour être éligibles aux calamités agricoles.

Alexandre Coronel

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