Lever le pied sans hypothéquer l’avenir

PRODUCTION LAITIÈRE / La chute brutale des cours du beurre et de la poudre de lait écrémé signe le déséquilibre des marchés laitiers. Limiter la production sans compromettre le futur nécessite de se poser les bonnes questions : réformes anticipées ? réduction des concentrés ? tarissements sanitaires ? monotraite ?

«Parmi les différents leviers efficaces que peut activer une exploitation laitière pour limiter l’expression du pic de production printanier, l’enjeu et de choisir ceux qui ne vont pas pénaliser le potentiel de production des mois suivants : on sait qu’il y a toujours un creux de production en juillet-août, et il faut essayer de ne pas compromettre la réalisation du potentiel laitier des prochains mois par des mesures irréversibles. », résume Honorine Adam, responsable de l’encadrement technique à Haute-Saône Conseil Élevage. La crise du covid-19 et les mesures de confinement de la population décrétées par le gouvernement ont mis à mal les belles promesses de ce printemps laitier. Depuis un mois, les cotations du beurre et surtout de la poudre de lait écrémé dégringolent : perte de 290 euros la tonne en beurre, de 580 €/T pour la poudre de lait écrémé… Alors que d’un côté, des usines tournent à plein pour répondre à une demande en forte hausse sur certains produits en grande distribution (crème, beurre, lait UHT, emmental râpé…), de l’autre, les ventes des fromages traditionnels se sont effondrées, ainsi que les produits destinés à la restauration, aux industries agro-alimentaires et à l’export. Un mélange détonnant qui se traduit par un déséquilibre entre offre et demande et nécessite de stocker les produits qui peuvent l’être… dans la limite des capacités de stockage disponibles ! Et nécessite également d’interrompre certaines fabrications.

Limiter le pic de collecte printanier
Bref, de manière plus ou moins explicite, la plupart des entreprises de collecte et de transformation ont donné la consigne aux producteurs de limiter le pic de collecte printanier pour éviter d’avoir à jeter du lait, ou des fromages invendus dans quelques semaines. « Le contexte sanitaire est instable et nous pourrons assister à des retournements de conjoncture. Un excès de volume aujourd’hui peut se transformer en manque dans quelques semaines. Les leviers à activer pour gérer la crise doivent être en priorité ceux qui sont réversibles. », complète Benoit Rouillé, chef de projet Alimentation des vaches laitières à l’Institut de l’Elevage.
Cinq principaux leviers sont mobilisables pour écrêter efficacement le pic de production printanier. Le premier d’entre eux est alimentaire : ajuster la ration, notamment en réduisant drastiquement les distributions de concentré de production et concentré azoté. « Idéalement, il faudrait limiter ces quantités plutôt sur les animaux au-delà de la première moitié de lactation, car si on coupe les concentrés à des vaches en train d’exprimer leur potentiel, dans la phase de pic, on pénalise toute la lactation, mais on va aussi puiser sur les réserves corporelles de manière plus intense et entrainer également des soucis de reproduction », prévient Honorine Adam. Seconde piste, le raccourcissement des lactations : « allonger le tarissement des vaches les moins productives d’un mois, un mois et demi ne pose pas de problème particulier, à condition d’être capable de surveiller cette catégorie d’animaux, je pense à l’accès à l’alimentation… pour ne pas créer de nouveaux problèmes ! Il faut éviter qu’elles augmentent trop leur état corporel pendant cette période improductive. Et être vigilant également sur la question des produits de tarissement, dont l’efficacité est calibrée pour une durée de 60 jours. Un obturateur de trayon sera plus indiqué. », poursuit la conseillère. L’anticipation – et l’engraissement – des réformes complète le tableau. « Attention, c’est un levier irréversible… » L’avantage de la réforme anticipée d’une partie des laitières, c’est son effet immédiat sur la production, avec un effet assainissant sur troupeau pour peu qu’on applique des critères cellules ou mammites dans le choix des animaux à écarter. En outre, on préserve la ressource fourragère des vaches laitières, si celle-ci risque d’être limitée par la sécheresse qui se profile. Sur le plan économique, la perte de production de lait peut être partiellement compensée par une meilleure qualité (cellules). D’une manière générale, la finition de jeunes vaches (moins de 7 ans) en bon état sanitaire trouve son intérêt au printemps à l’herbe si l’exploitation dispose de surfaces au pâturage. « En général les cotations des vaches de réforme remontent en juillet-août… les engraisser à l’herbe dans cette perspective peut être un bon calcul. » Dans les exploitations non autosuffisantes en fourrages de base, l’engraissement des réformes est moins conseillé.

La monotraite, quand c’est autorisé…
Autre piste, plus drastique, la monotraite : on connaît aujourd’hui précisément les effets de cette pratique, qui consiste à ne traire les vaches qu’une fois par jour. La quantité de lait produite diminue de l’ordre d’un tiers, et le retour au rythme habituel ne permet que de revenir à 85% du potentiel habituel du troupeau. « La monotraite n’est pas autorisée dans tous les cahiers des charges (comté, gruyère…), avertit Honorine Adam. Dans les grands troupeaux, on peut aussi l’envisager par lot, seulement sur les animaux les plus avancés en lactation, si on a la possibilité technique de séparer les vaches. Une autre variante consiste à supprimer la traite du dimanche soir, ce qui permet de limiter l’astreinte et de baisser un peu la production sans pour autant jeter du lait dans la fosse à lisier… Psychologiquement, c’est moins douloureux. »
Dernier levier, enfin, la distribution de lait aux veaux, en substitution des laits reconstitués à partir de poudre. « Même si ce n’est pas la période de l’année où les naissances sont les plus nombreuse, ça peut être intéressant en appoint, plutôt que de vendre le lait au prix du lait spot et d’acheter de la poudre… Attention toutefois à ne pas dépasser les quantités prescrites, car trop de lait rend les veaux malades ! »

Alexandre Coronel

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