L’Etat à l’écoute

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Crise agricole / Alors que le pays est perturbé par des grèves d’ampleur nationale qui traduisent a minima un malaise social, les agriculteurs continuent à subir les effets de la crise des prix agricoles. Le plus haut représentant de l’Etat, à l’appel des syndicats majoritaires, est venu visiter deux exploitations dans les cantons de Saint-Loup-sur-Semouse et Dampierre-sur-Salon, pour échanger avec eux.

Voilà déjà un an que la préfète de Haute-Saône est installée dans son nouveau poste. À l’invitation de la FDSEA, de la FDPL, des JA et de la Chambre d’Agriculture, Marie-Françoise Lecaillon s’est rendue sur deux exploitations de Haute-Saône, le 25 mai, accompagnée du directeur départemental des territoires, Thierry Poncet, et du directeur de la DRAAF, Vincent Favrichon. Un triste moment pour faire découvrir l’agriculture de notre département, dans un contexte de morosité sans doute jamais égalé par la durée de la crise et l’étendue de ses impacts. La matinée a commencé par une visite au Gaec du Premier Chêne, à Sainte-Marie-en-Chaux. Avec une centaine de vaches laitières, livrant à Lactalis, l’exploitation subit les prix de lait extrêmement bas depuis le début de l’année : à peine 265 €/1.000 l en base sur les 5 premiers mois.

Crise des prix
Les services de l‘Etat ont pris la mesure de cette « crise des prix » : les marchés ne permettent plus de rémunérer les producteurs au niveau de leur coût de production. Le prix d’équilibre en lait ? Producteurs comme transformateurs s’accordent à dire qu’il tourne entre 320 et 340 en base. Pourtant dans l’Est, seules les PME et les petits groupes essayent de maintenir des prix, qui, à défaut d’être rémunérateurs, tentent de s’en rapprocher. « Les indicateurs, il est vrai, donnent un prix de base autour de 250 €/1.000 L en juin, illustre Emmanuel Aebischer. Lactalis donne 10 € de plus ? C’est se moquer des producteurs. » Milleret, Mulin, Aboncourt semblent partis pour une moyenne annuelle autour des 300 €. Ermitage, à 291 € depuis janvier, et même Savencia, à 289 € n’offrent pas de prix attractifs mais marquent leur détachement net des indicateurs. Ce n’est pas le cas des deux géants nationaux, Sodiaal (275 € avec 10 % de B) et surtout Lactalis (265 €).

Prise en compte des coûts de production
« Nous ne sommes pas dans une économie administrée », avertit la préfète. Certes, mais en attendant, la dissymétrie des relations de force entre les éleveurs et leur client unique provoque le délitement inéluctable du maillon de base de la filière. « Lactalis collecte 7 millions de litres par an en France, soit 20.000 T par jour » compte le président de la FDPL Emmanuel Aebischer. En payant presque 40 € de moins que ses concurrents, le géant du lait « ne débourse pas 800 000 € par jour, qui ne vont donc pas dans les poches des producteurs. » Une paille, et également un avantage compétitif qui petit à petit force les autres transformateurs laitiers à s’aligner sur leurs prix de vente, et donc d’achat. C’est toute la filière laitière qui est tirée vers le bas. Sur le constat, la préfète acquiesce. Et plus qu’un déséquilibre de filière qui pénalise les producteurs, elle y voit la « schizophrénie » d’une société qui veut d’une part la sécurité alimentaire et la qualité, et d’autre part les prix les plus bas. Une des solutions évoquées ? La contractualisation. « D’accord, remarque le président de la FDSEA Sylvain Crucerey. Mais à condition que l’on prenne en compte nos coûts de production ! » En lait, un indicateur des charges existe déjà, mais il n’est pas encore utilisé dans les formules de prix. L’urgence est pourtant là, les marchands d’aliment annonçant déjà des hausses sur le soja notamment de l’ordre de 20 % dans les prochaines semaines.

Manque de visibilité
Le risque à long terme est la perte d’attractivité de la filière, et donc l’agrandissement des exploitations, que l’on nomme pudiquement restructuration. « Quand mon mari s’est installé en 1984, on vivait de son seul salaire, se souvient Martine Debellemanière au Gaec du 1er Chêne. » À présent, beaucoup d’exploitants ne se versent pas de salaire. « Quand on est tout seul, note Sylvain Crucerey, ça peut passer, un certain temps. Mais dans un Gaec, c’est souvent le début des complications. » Pour les JA, représentés par leur président Gérald Pichot, le manque de visibilité que provoque la crise des prix est dramatique. « Les jeunes partent sur des projets avec un prix du lait à 330, 340. Ils se retrouvent avec des prix de 260 en base ! » Le « marasme économique » est parfois aggravé par le « marasme administratif », avec les difficultés rencontrées par le conseil départemental pour verser les subventions traditionnellement accordées aux jeunes qui s’installent dans le cadre familial.
Philippe Marmier, directeur du marché des entreprise à la caisse régionale du Crédit Agricole, a également regretté l’absence de visibilité dans le suivi des plans d’urgence. « Ce n’est pas une crise de l’endettement, c’est une crise des revenus », rappelle-t-il. Mais quand on ne sait pas quand seront versées les primes, cela complique encore les choses. « On a besoin de savoir où l’on va, les exploitations ont besoin de faire des prévisions de trésorerie », conclut-il en citant les propos du président du centre de gestion.

« Pas de pie, pas de PAC »
Les contrôles et la conditionnalité des aides, personne ne les conteste. « Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que la PAC est beaucoup plus verte depuis 2015 », ironise le directeur de la DDT. « Pas de pie, pas de PAC », reformule sobrement Thierry Chalmin, le président de la chambre d’agriculture, en écho aux efforts déployés sur la protection de la pie grièche dans différentes parties de la Haute-Saône. Ce qui fâche néanmoins, c’est le zèle particulier qui peut être déployé pour relever et punir des faits que seule une interprétation sévère peut classer dans la catégorie des infractions. Ici, c’est la police de l’eau qui est alertée sur un entretien de fossé (ou cours d’eau ?). Là, c’est une pollution aux nitrates qui est imputée à l’agriculture, dans un bassin sans agriculteurs. Là encore, ce sont des agents de l’ONCFS qui croient nécessaire de sortir leur arme pour empêcher un agriculteur de broyer un dessous de peupleraie. Les agents auraient constitué un dossier porté sur le bureau du procureur, « au cas où »… « Je pense que le procureur de la République doit avoir d’autres chats à fouetter en ce moment que d’instruire des dossiers sur lesquels il n’y a pas eu de dépôt de plainte ! », note Sylvain Crucerey.

Lourdeurs administratives
Car les lourdeurs administratives sont aussi un frein au bon fonctionnement de la filière agricole. A Francourt, Emmanuel Brussey a construit seul son aire de lavage : « Il y a 3 ans, on n’a pas eu de subvention pour la construire en commun, car on n’avait alors pas le droit de rincer du matériel individuel sur une aire de lavage collective », explique-t-il. Même les orientations de la nouvelle Pac sont mises à mal par l’inertie du système : « Nous n’avons connu l’IFT de référence que le 22 mars », note-t-il. Sur ses 135 ha, il a choisi de continuer ; d’autres se sont désengagés, tant le délai était court. Le directeur de la Draaf reconnaît que c’est sans doute « mais pas seulement » à cause du manque de budget à y consacrer. Quoi qu’il en soit, cela n’aide pas à atteindre les objectifs de verdissement de la Pac.
« Une filière économique que l’État doit soutenir au même titre que les autres filières », conclura la préfète au terme de sa visite. Peut-être même plus : L’État est responsable de la souveraineté alimentaire du pays, et arbitre dans l’aménagement du territoire ; pour cela ses partenaires incontournables sont les agriculteurs. Soit l’État veille à ce que leur travail soit rémunéré par les consommateurs, s’il faut en légiférant ; soit il s’y substitue.

LD

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