“Le modèle Bigard n’est pas compatible avec la survie de nos exploitations allaitantes”

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Éleveurs bovins Viande / « Bigard, il est dans son modèle économique. Et le problème, c’est que ce modèle n’est pas compatible avec la survie de nos exploitations allaitantes ». Le propos a le mérite d’être clair et tranché. Il était porté par la FNB.

Le 3 décembre, les responsables de la Fédération nationale bovine (FNB) conviaient les sections bovines des départements de Bourgogne, de Franche-Comté et de Rhône-Alpes à leur rencontre annuelle dans un contexte d’actualité, il faut bien le reconnaître, extrêmement chargée pour la filière… pour ne pas dire extrêmement lourde.
L’explication devait avoir lieu. Les éleveurs, notamment ceux de Saône-et-Loire, attendaient avec impatience leurs responsables nationaux, ceux de la FNB, pour clarifier la stratégie syndicale des semaines et mois à venir. « Nous nous sommes massivement mobilisés pour sortir la viande d’importation des linéaires comme de la restauration collective, et nous avons du mal à saisir la stratégie qui vise à sortir la viande française, celle du Groupe Bigard, des linéaires de la grande distribution », campait, en entrant dans le vif du sujet, Christian Bajard, président de la section bovine de la FDSEA 71. « Nous avons besoin d’une feuille de route, de voir clair et de savoir où nous allons ». Et de rappeler que « le prix reste et demeure l’essentiel de notre métier » alors que « l’on ne voit pas beaucoup de dossiers se décanter ».
Le ton était donné. La réponse n’a pas tardé…

Une filière en dérive
« Nous avons vécu une année très atypique », reconnaissaient Jean-Pierre Fleury et Pierre Vaugarny, respectivement président et secrétaire général de la FNB. « Une année exceptionnelle si on s’en tient à la mobilisation dont les éleveurs ont fait preuve avec, il faut bien le reconnaître, des résultats peu ou pas perceptibles ».
« La bataille sur le prix, ce n’est pas un hasard », avançait Pierre Vaugarny. Et de clarifier son propos : « il y a nécessité de sortir de la politique du prix toujours le plus bas. Et cela passe par la création de valeur. Or, ici, en France, et plus encore, ici dans le berceau charolais, nous avons une spécificité propre à notre pays : les races à viande ».
Le secrétaire général n’hésite d’ailleurs pas à déplorer « les travaux interprofessionnels qui se sont perdus, enlisés… », ce qui témoigne du « constat de dérive de la filière ». Jean-Pierre Fleury fera même état de la sommation de Culture Viande à Interbev, par recommandé, de cesser le travail sur la segmentation des marchés sur lequel la filière travaillait pourtant depuis deux ans et de promouvoir la seule viande dans sa globalité.

Pas une utopie
La mobilisation des éleveurs l’hiver dernier et au printemps a permis de mettre sur la table nombre de sujets, notamment la question du prix, celle de la reconquête du marché intérieur au travers du logo Viande de France, mais aussi celle de l’exportation. « Suite à la rencontre du 27 juin, il s’est passé quelque chose, incontestablement, avec une amorce de prix. On a en tout cas prouvé que vendre de la viande à plus de 3,80 €, c’est possible ». Et Pierre Vaugarny de conclure sur le sujet que « l’augmentation des prix de production n’est pas une utopie. Ça marche et on a fait la démonstration ». Quant aux GMS, notamment Leclerc et Intermarché, elles ont plutôt bien joué le jeu de la hausse des prix sur les segments bas comme le haché, qui représente désormais 50 % de la consommation française de viande bovine. Il faut dire qu’elles aimeraient ne plus être pointées du doigt comme étant à l’origine de la mort des éleveurs. D’où leur engagement somme toute respecté…
Reste que « le retour aux éleveurs a été plus que faible » et, pour reprendre les propos du médiateur nommé par le ministre, « de la production jusqu’à l’abattoir on y voit clair, à la distribution aussi. Le problème, c’est entre les deux… ».

Deux logiques opposées
Pour le secrétaire général de la FNB, deux logiques s’affrontent :
• une logique de valeurs, via la segmentation, comme cela est le cas dans la filière Vins ;
• une logique industrielle, basée sur les seuls volumes et la notion de « minerai ». « Il n’y a pas les bons et les méchants au sein de la filière, mais deux modèles économiques diamétralement opposés », analyse Pierre Vaugarny. Ainsi, « Bigard, il est dans son modèle économique. Et le problème, c’est que ce modèle n’est pas compatible avec la survie de nos exploitations allaitantes ». Le propos a le mérite d’être clair. Dès lors, la stratégie est de contraindre Bigard à revenir à la table des négociations. « Il y a en effet incompatibilité chronique de faire concilier dans le temps une stratégie minerai et des éleveurs qui tirent leur revenu du seul cheptel allaitant », observent les responsables de la FNB qui mettent en avant la segmentation des marchés, celle de la qualité, qui est « le chemin unique pour pérenniser le troupeau allaitant ». Pour cela, « il faut bâtir une stratégie basée sur la segmentation des marchés, avec des relations refondées, avec aussi la grande distribution. Et veiller à un juste retour aux éleveurs ».

L’allaitant joue sa survie
C’est clair, « si nous n’y parvenons pas, l’élevage allaitant sera mort, il n’aura plus sa place dans le paysage de la viande bovine en Europe ». Au regard de cet enjeu, « plier l’échine serait lourd de conséquences pour l’avenir », mettait en garde Jean-Pierre Fleury, pour qui « nous vivons une guerre dans la filière. Et une guerre, elle se gagne ou elle se perd. Reste que pour la mener, nous avons des cartouches ».
De fait, les grandes surfaces ont rallié le camp des éleveurs, « pas par philanthropisme, mais bien par intérêt », comme le rappelait le président de la FNB. Il y a aussi les consommateurs et l’opinion publique… Et dans ce domaine, la COP 21 et ses débats plaident en faveur de l’élevage bovin extensif, à l’herbe. Quant au ministre ? « Il a déjà cédé face aux menaces à l’emploi proférées par Bigard », et cela tant dans la filière bovine que dans la filière porcine. « Je ne donne pas cher des cours de la viande porcine dans les semaines à venir. Elle avoisinera les 1 € du kilo, avant de s’aligner sur 1 $ du kilogramme d’ici janvier… », alertait Jean-Pierre Fleury, déplorant la stratégie imposée dans la filière porcine et en refusant avec force le pendant pour la filière bovine.
Pourtant, « nous sommes à près de 50 % des vaches charolaises qui passent en haché ! ». Et si cette stratégie du « piécé », du haché venait à se poursuivre, il n’y aurait plus aucune raison pour que la chute des prix de la viande bovine s’arrête là…

Se ressaisir
« Si nous ne parvenons pas à partager un projet commun dans la filière, alors le concept de race à viande tombera ! Il disparaîtra ». Et de s’agacer contre « cette putain de filière qui n’arrive pas à rémunérer ses éleveurs d’une part, et ses salariés d’autre part ». D’où le chantage à l’emploi…
Les éleveurs en appellent aux industriels pour qu’ils se ressaisissent sans délai pour éviter que la situation irréversible ne soit atteinte dans l’élevage. Car ce n’est pas avec le plan « exceptionnel » de soutien à l’Elevage que les exploitations parviendront à passer… Il en a été longtemps question et chacun a fait part de sa déception en la matière.
Ils en appellent aussi aux organisations de producteurs : « il est insupportable d’avoir nos OP spectatrices de ce que nous faisons », lançait Jean-Pierre Fleury, parce que « cette stratégie industrielle est mauvaise pour l’élevage français, mauvaise pour les territoires ruraux, notamment dans les zones les plus difficiles, et à terme néfaste pour les industriels eux-mêmes et l’emploi qu’ils génèrent ». Cette spirale négative pourrait bien tout entraîner vers le bas, ce que le ministre ne semble toujours pas avoir perçu, même si ses conseillers auteurs du rapport sur la filière ont, eux, pleinement mesuré le risque.
« Nous n’avons pas le droit de décevoir les agriculteurs qui nous font confiance », rappelait avec force Bernard Lacour, président de la FDSEA 71. « Nous devons nous inscrire dans une stratégie globale pour faire bouger les lignes. Et les vraies questions sont celles liées à l’avenir du Bassin allaitant. Soit nous devenons une réserve d’Indiens, soit, pour l’aménagement du territoire, nous avons une stratégie globale qui permet à tous, quelle que soit leur production et leur lieu de vie de vivre de leur production ».

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